Continuité
Mon projet photographique Continuité explore la manière dont les lieux subsistent dans notre mémoire.
Les souvenirs ne nous reviennent pas nécessairement dans l’ordre chronologique. Ils apparaissent sous forme de fragments, indépendamment de l’ordre dans lequel nous les avons vécus, et souvent sans notion précise de distance ou de temps. Notre esprit les place les uns à côté des autres et cherche des liens entre eux.

Un lieu peut en évoquer un autre de manière inattendue. Une couleur, une texture, la forme d’une montagne ou la ligne d’un horizon peuvent nous rappeler quelque chose de tout à fait différent. Nous cherchons des liens entre ces fragments, même lorsque les lieux eux-mêmes n’ont aucun rapport géographique. Les souvenirs se relient non pas parce que les lieux sont liés entre eux, mais parce que notre expérience de ces lieux les relie.

Continuité suit ce mouvement associatif de la mémoire.
Je rassemble des photographies prises au cours de différents voyages, dans différents pays et à différents moments. En faisant correspondre leurs horizons, des lieux géographiquement éloignés et sans lien entre eux entrent dans une continuité visuelle. Chaque paysage demeure un lieu réel et distinct, mais le passage d’une photographie à l’autre crée entre eux une relation qui n’existait pas auparavant.

L’horizon devient le point où un souvenir en rejoint un autre.
Les limites entre les photographies restent visibles. Elles marquent la rupture entre un lieu et un autre, tandis que la continuité de l’horizon incite le regard à franchir cette distance. L’image existe ainsi simultanément comme un ensemble de photographies distinctes et comme un paysage continu – entre fragmentation et continuité, séparation et rapprochement.



Le projet est né en revisitant une archive de photographies accumulées au fil de mes voyages. Des photographies initialement réalisées comme des traces de lieux et de rencontres particuliers ont commencé à révéler des relations inattendues. Plutôt que d’organiser cette archive selon la géographie ou la chronologie, j’ai commencé à relier les images par la reconnaissance visuelle et l’intuition.
Dans ce processus, l’archive devient autre chose qu’un témoignage des lieux où je suis allée. Elle devient une carte de la manière dont ces lieux continuent d’exister dans ma mémoire.
Continuité met en relation des lieux géographiquement éloignés – une géographie façonnée non pas par les cartes ou la chronologie, mais par la mémoire et les associations visuelles. Des lieux lointains commencent à coexister, des moments séparés deviennent une même expérience, et un souvenir se prolonge doucement dans un autre.
C’est peut-être là que commence la sensation de déjà-vu – non pas dans le retour au même endroit, mais dans la reconnaissance de quelque chose de familier dans un lieu tout à fait différent.
Continuité a été exposé pour la première fois il y a quinze ans. Bien que je n’aie pas poursuivi le développement du projet à l’époque, il m’est toujours resté cher. Y revenir aujourd’hui ne signifie pas tant reprendre un projet inachevé que renouer avec une idée qui, silencieusement, est restée présente toutes ces années.
En ce sens, le projet lui-même a trouvé sa propre continuité – une œuvre issue d’un autre moment de ma vie, qui a subsisté dans ma mémoire et qui retrouve aujourd’hui sa place dans le présent.